Voix Off #8
- La Vida MusicTeam

- il y a 2 heures
- 6 min de lecture
Rencontre avec Marine Fisher. Diva rock, fragile, inspirante et profondément humaine.
Entrez dans le monde follement vivant de Marine Fisher, auteur-compositeur-interprète, avec ses textes grinçants sur des valses et des fanfares rock. Aux commandes du Bastringue Band, à mi-chemin entre la chanson réaliste, le punk et le cabaret, Marine transforme la scène en terrain de jeu surréaliste où cohabitent clowns tragiques, marionnettes humaines et figures tout droit sorties d’un film de Tim Burton ou de Jeunet et Caro.
Un vrai honneur pour La Vida Music d'avoir pu échanger avec cette artiste, musicienne et professeure de conservatoire, photographe et réalisatrice de courts-métrages, engagée, libre et incroyablement inspirante. Une artiste complète et rare.

Marine Fisher qui es-tu et d'où viens-tu?
J'aimerais être l'enfant caché de Nina Hagen et de Frank Zappa… ou peut-être une Barbara sous LSD, mais aussi et surtout, je suis auteur-compositeur interprète.
La musique a toujours fait partie de ma vie et pourtant, dans ma famille très proche, personne n'est musicien (hormis du côté de mes grands-parents italiens). Quand j'étais petite, il y avait un vieux piano Napoléon III dans le salon, qui a été mon premier rapport à la musique. Et je passais des heures à chercher des sons et des petites mélodies sur cet instrument désaccordé. Voilà mon premier contact avec la musique, mon refuge, mon univers. C'est là que tout a commencé.
Raconte-nous un peu ton parcours, de Nantes, à Paris, puis la Côte d'Azur et maintenant en Provence
Certains ados se reconnaissent dans leurs idoles et veulent jouer comme untel ou untel, alors que pour moi la création a toujours été au centre, même à en délaisser parfois la technique. Depuis très jeune, j'ai joué dans des groupes rock et punk, des univers alternatifs (au Mans) dans l'ambiance squat, cela restait de la chanson à texte avec un côté garage, des univers un peu bizarres et déjantés.
J'étais autodidacte, l'univers était là mais il me manquait les notions harmoniques pour comprendre comment structurer ma musique et tout simplement pour comprendre comment tout cela fonctionnait. Je me suis formée à l'école de jazz CIM de Paris et j'ai aussi fait la fac de lettres, qui m'a apporté le côté littéraire, et m'a fait découvrir les auteurs de l'absurde.
Et je suis devenu pro, je jouais dans plusieurs groupes de compos et des reprises de jazz notamment, et aussi des projets créatifs avec le groupe L'Instru Mental (expérience formidable, je continue à travailler avec eux des années après).
Marine, comment est né cet étrange univers qu’est celui du Bastringue Band?
Je sortais de ce groupe l'Instru Mental qui était un véritable laboratoire ambulant et c'est assez naturellement que mon nouveau projet est né. À l'origine du Bastringue Band nous étions juste Yann mon mari, pianiste, et moi, puis différents musiciens nous ont rejoints. Le projet a évolué et grandi avec les différentes personnes qui ont véritablement apporté une approche singulière et une dimension de plus en plus riche. Vu la difficulté de gestion des groupes de musique, nous sommes finalement restés à trois, Yann, Zoé (ma fille) et moi, un peu dans la tradition des petits cirques familiaux.
J'aime le partage d'idées pour mon projet du Bastringue Band, mais je sais aussi ce que je veux entendre et ne pas entendre. Encore aujourd'hui je conçois la musique vraiment très ouverte, des codes éclatés, des mélodies que je souhaite riches, en cassant la forme classique couplet-refrain.
Tu navigues entre chanson, clown et cabaret. Comment cela s'articule dans ta création?
La chanson est le cœur du spectacle. Le clown est très important, c'est l'enfant intérieur, c'est ce que je recherche, la sincérité absolue, le masque de l'adulte qui tombe. En France on a trop sectorisé la danse, le clown, la musique, le théâtre… moi je ne fais pas de barrière, j'utilise ce qui peut servir à mon propos artistique. Par exemple, je ne suis pas danseuse mais je veux aussi danser sur scène dans certaines de mes compositions.
J'ai mis du temps à comprendre qu'il n'y a pas de frontières, que finalement on n'a pas besoin d'être clown ou danseur pour utiliser son corps ou son geste. Ce que je fais ça n'a pas besoin d'être super technique, j'exprime simplement. Et j'encourage les gens et mes élèves à tester des choses.
Marine, est-ce que la liberté artistique peut devenir difficile à vivre?
J'adore Chaplin, il expose toute sa fragilité, il fait tout, musique, mime, et il partage ses failles. Et c'est exactement ça qui m'intéresse. Toucher les gens au plus profond, porter mes failles et ma fragilité, et cela je veux le développer jusqu'à la fin de mes jours. C'est un travail de toute une vie, et ce n'est pas simple. Parfois je recule, parfois les gens ont été choqués par mon spectacle, ils se demandaient "c'est quoi ce truc?" .
C'est une proposition à risques, c'est vrai, mais cela me porte. Même si je fais aussi des choses “alimentaires”, comme tous les artistes.
"Je veux toucher les gens au plus profond. Porter mes failles et ma fragilité. Parfois je recule, ce n'est pas simple. C'est une proposition à risques."
Tes textes sont souvent grinçants, absurdes ou surréalistes. Qu’est-ce que tu aimes provoquer chez le public?
Pendant mes années d'étudiante j'ai découvert des auteurs qui m'ont bouleversé. Comme Samuel Beckett, Antonin Artaud, des génies littéraires, qui parlent de l'absurdité de la vie. Quelques textes de Jean Tardieu, ou d'autres poètes de l'absurde, qui parlent avec beaucoup d'humour de la nature humaine. L'humour est une arme extraordinaire contre la violence, la tristesse, pour parler de thématiques profondes comme la vieillesse ou la guerre, par le rire et le décalage.
"La tristesse du rire et le rire dans la tristesse", dans ce que j'écris toutes ces émotions s'entremêlent et je souhaite que le public les reçoive de façon très ouverte. Que chacun puisse raconter sa propre histoire, en lui laissant une part de liberté, son imaginaire.
C'est ça la richesse dans l'art, quand il y a plusieurs niveaux de lecture, qui permet une interprétation personnelle de chacun. Certains sont morts de rire, et d'autres pas du tout…
Tu incarnes une diva rock à l’énergie décadente. Quelle est la part de jeu, et quelle est la part de toi dans ce personnage?
Les personnages que j'incarne sur scène sont des "moi" multiples, la part de féminité, l'enfant que je ne montre pas dans la vie de tous les jours, des inventions aussi. Mais le "moi" dans la vie de tous les jours, c'est aussi moi sur scène, avec également cette part d'invention ou d'imaginaire. Fellini disait "je suis un grand menteur", ou Boris Vian "c'est vrai parce que je l'invente".
"Sur scène, ce sont des "moi" multiples, avec une part d'invention et d'imaginaire."
Ton univers semble en rupture avec les formats classiques. Est-ce un acte de résistance contre la chanson « lisse »?
Si je me compare à ce que je vois à la télé ou entends à la radio, oui, mon univers est fait pour bousculer. Les grands canaux de diffusion sont pris par la médiocrité depuis les années 80. Heureusement il y a beaucoup d'artistes sur les réseaux, beaucoup de richesse, en opposition à la facilité de la musique extra-formatée.
Mon univers est certainement un acte de résistance. Je ne fais pas forcément plaisir avec des mesures asymétriques, une écriture contemporaine, des choses bizarres. En montant sur scène, j'ai toujours un doute, la peur du regard des autres. Mais c'est mon engagement artistique et humain j'explore le non-conventionnel, les failles.
"Heureusement, il y a beaucoup d'artistes et beaucoup de richesse sur les réseaux, en opposition à la musique extra-formattée."
Marine, pour terminer, quels conseils donnerais-tu aux jeunes artistes et notamment aux jeunes femmes qui veulent créer leurs chansons et les faire vivre sur scène?
La parole aux femmes n'est pas beaucoup donnée, et même si cela s'améliore un peu, on reste une minorité, notamment dans les métiers artistiques. On a tendance à être dévalorisées et il faut davantage s'imposer et se battre. En tant que femmes, on a la souffrance en nous, on est fortes, et cela doit nous aider à développer notre identité, quelle qu'elle soit. A l'heure de l' IA, pour s'en sortir il faut développer cette identité artistique forte, ne pas chercher à sonner comme les autres, se relier à notre propre musique intérieure, avec nos blessures et nos joies.
En pratique, multiplier les passages sur les réseaux et ne pas avoir peur de ce que les autres disent. Et si ça ne marche pas, il faut quand même continuer. Insister, croire en toi. Côté spectacle vivant, c'est difficile et verrouillé - si tu n'as pas de tourneur il y a des endroits où tu ne passeras jamais. Cela m'a tellement découragée à une époque… Mais il faut tisser des liens avec des artistes, des initiatives comme La Vida Music, créer des nouveaux systèmes de diffusion. Jouer le plus possible, dans la rue, dans les apparts, les cafés culturels, les petits lieux de vie.
Il y a un public pour ce que l'on fait, un public ouvert et curieux.
"Ne pas avoir peur, insister et croire en toi. Tisser des liens avec d'autres artistes, créer des nouveaux systèmes de diffusion."
Marine Fisher, femme libre et artiste qui ne cherche pas à plaire, mais qui souhaite partager des émotions avec une sincérité désarmante. Dans son Bastringue Band, les faux-semblants valsent, les conventions explosent, et la musique devient un carnaval où on assume le chaos, l’ombre, et le fou rire.
Marine Fisher a de nombreux projets (et nous en reparlerons!) notamment l'ouverture d'une salle de spectacle en Provence, avec une programmation hebdomadaire: cinéma, concerts, lectures théâtrales, performances et résidences d'artistes.
Et pour d’autres portraits d’artistes et découvertes musicales, rendez-vous sur le blog de La Vida Music.
La Vida Music Label Indépendant









Commentaires