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Voix Off #11 - Marie-Pierre Genovese

il y a 10 minutes
9 min de lecture

Explorer l'humain par le mouvement


Danseuse, chorégraphe et artiste engagée, Marie-Pierre Genovese explore depuis de nombreuses années les liens entre le corps, les émotions et la musique. À travers ses créations et ses performances, Marie-Pierre interpelle, percute et interroge le mouvement, avec passion, curiosité et respect.


Pour Voix Off, Marie-Pierre nous parle de son parcours dans le monde de la danse, son rapport à la musique et à la création et ce que signifie être une femme artiste aujourd’hui.


Une conversation autour de la liberté créative et les rencontres entre mouvement et musique.


Marie-Pierre tu es artiste chorégraphique, danseuse professionnelle et enseignante. Si tu devais te présenter autrement, sans métier ni étiquette, que dirais-tu?

Je dirais que je suis une humaine avant tout, avec beaucoup de valeurs, beaucoup d’amour et d’énergie. J’ai une grande ouverture aux autres et surtout un grand intérêt pour la rencontre.


J’aime aller vers l’autre pour me nourrir, apprendre, fédérer, échanger et être dans le partage.

C’est tout cela que j’explore en tant que chorégraphe et enseignante en danse. Je ne suis pas enfermée dans la danse ou dans le mouvement, je vois de l’art partout. Je m'inspire d'éléments très variés et cela donne quelque chose de très éclectique à ma démarche, c'est vrai.


Il y a évidemment un énorme travail derrière, un travail corporel. La technique reste une nécessité pour une danseuse, mais on peut vite rester à se regarder le nombril…  Pour moi, l’art de la danse va au-delà. Ça dépasse tout niveau technique, ça dépasse le côté physique. C’est un état d’esprit, une manière de se positionner, d’être engagée et d’avoir envie de dire des choses.



La danse chez toi est beaucoup plus qu’une discipline artistique. Est-ce que les gens comprennent ta démarche?

Certaines personnes, même sans être dans le milieu artistique, ressentent vraiment ce que je veux apporter. Peut-être parce que ce sont des valeurs universelles, des manières d’être à la vie, une façon de se positionner. On peut avoir la même démarche dans le sport ou d’autres activités qui font vibrer l’humain.


D’autres personnes par contre comprennent à moitié ou pas du tout. Mais parfois, j’ai vu des gens changer et se transformer après un spectacle. Quelque chose de profond les avait touchés. La vision que l’on a de l’art est une chose, mais ressentir l’art « live », c’en est une autre. Ça génère des émotions, une énergie qui nous touche très loin. 

Le live génère des émotions, une énergie qui nous touche très loin.

Dans la danse j'ai cette volonté de percuter, d’aller chercher profondément l’autre, d’embarquer le public dans un univers. Mais pas seulement dans mon univers, j’ai aussi envie de l’amener à réfléchir à son propre univers. Je veux prendre le public là où il est, le cueillir, l’embarquer, l’aider à lâcher prise. C'est ambitieux, je sais (rires).


Sur certains de mes spectacles, il n’y a pas de paroles, mais il y a un univers musical, le corps, la respiration, la transpiration… Il y a toujours quelque chose de palpable qui cherche à interroger le public. Parce que chacun a une sensibilité, même enfouie sous nos différentes strates de protection.


Quand la danse et la musique sont-elles entrées dans ta vie ?

Je suis arrivée à la danse à l’âge de six ans, j'ai suivi la même école de musique et danse en Haute-Savoie jusqu'à mes 18 ans. L’amour de la danse est venu petit à petit, notamment grâce à mon professeur qui m’a suivi toutes ces années et m'a donné envie de me dépasser et de croire en moi. Et puis un déclencheur certain, c'est la première fois que je suis montée sur scène, vers 8 ans, c'est là ou j’ai compris ce que je voulais faire dans ma vie.


Avec les rencontres et le travail, je me suis rendu compte que la danse était vitale pour moi, que c’était une nécessité et que ça me rendait heureuse. J’en avais besoin quotidiennement.

En plus de mon école de danse, j’ai eu la chance de faire beaucoup de stages en Suisse, qui m’ont apporté une ouverture sur différentes danses. J’ai rencontré des professeurs extraordinaires en Master Class, des profs renommés, de la vieille école, des danseurs-étoiles, ils m’ont aussi transmis la passion et la rigueur. Je pense notamment à George Golovine.


Je remercie tellement toutes ces personnes, toutes ces rencontres qui m’ont nourrie.


Et ta relation avec la musique ?

Pour moi, la danse et la musique ont toujours été très liées. Dans mon école on entendait tout le temps de la musique, on était reliés aux autres disciplines. Il y avait des musiciens, des chanteurs, et tout un état d’esprit de MJC, avec la peinture, les arts plastiques, le hip-hop… J'ai dansé avec les différents groupes, avec la Big Band.


C’était une véritable émulsion. Il n’y avait pas de barrières. On était en communion, avec beaucoup de respect et de curiosité pour les autres. C’est de là que me vient cet esprit d’échange, cette envie de puiser ici et là pour trouver mon inspiration. S’inspirer des autres, c’est aussi abandonner un peu son ego. Je pense que je n’aurais jamais pu aller au conservatoire. Les choses ont évolué heureusement, mais à l’époque je pense que je n’avais pas le profil souhaité et je n’aurais pas supporté.


Par la suite, j’ai vécu à Lyon puis à Paris pour réaliser mes premiers projets. Je n’ai pas un parcours standard, mais j’ai fait des rencontres avec des personnalités de la danse qui ont complètement changé mon chemin.


On me disait souvent que j’étais atypique. À l’époque, c’était plutôt les danseuses à chignon, et moi j’avais le crâne rasé ! J’avais la technique, le travail qui va avec, mais je ne rentrais pas vraiment dans les cases. Heureusement, aujourd’hui, ce n’est plus vraiment comme ça. Il y a beaucoup plus de parcours différents et possibles, même dans la danse classique.


À plusieurs reprises, on m’a dit que je devais trouver mon propre parcours, qu’il y avait quelque chose en moi à déployer. Je ne voulais pas l’entendre. Moi, je voulais absolument travailler en compagnie. En danse, on est très formaté. Pour un jeune danseur ou danseuse, la réussite, c’est souvent de faire partie d’une compagnie. Et puis j’ai fini par entendre ces paroles et à les accepter. J’avais la détermination d’aller loin avec la danse. Je savais simplement que le chemin serait très long.


Comment es-tu arrivée à la création chorégraphique ?

En 2007, je suis arrivée à Nice pour passer mon diplôme d’État de professeur de danse. J’ai rencontré des gens du théâtre qui m’ont encouragée à monter mon propre projet. Au début, encore une fois, je ne les écoutais pas ! Je me disais que j’allais perdre du temps et je continuais à passer beaucoup d’auditions. Je ne me sentais pas encore légitime pour créer mon propre projet. On est vraiment conditionné dans la danse!


Je me suis engagée dans la création un peu tard, à 28 ans. Et c’est justement en lâchant prise et en travaillant mes propres performances que paradoxalement, j’ai commencé à être contacté par des compagnies et à avoir beaucoup d'engagements.


Les gens du Théâtre m’ont appris quelque chose d’important : il fallait que je comprenne ce que je voulais offrir au public. Qu’est-ce que je donne ? Qu’est-ce que j’ai envie de transmettre ? C’est un vrai travail sur soi. Quand tu es seul(e) dans ton travail, tu peux vite être dans l’ego, dans tes mouvements, tes dégagés, ton corps…Quand tu veux transmettre, c'est tout autre chose.

Qu'est-ce que je donne? Qu'est-ce que j'ai envie de transmettre? Comprendre cela demande un véritable travail sur soi.

Marie-Pierre, tu es aussi enseignante. Qu’est-ce que la transmission t’a apporté ?

Professeur, c’est venu assez tard. Au départ, ça ne m’intéressait pas vraiment. Mais aujourd’hui, j’apprécie énormément ce chemin de la transmission, qui est complètement différent de celui de la danse, bien que forcément lié.


L’enseignement m’a aussi transformée. On annule le soi, on apprend à ne pas être dans l’ego. On accompagne l’autre, en comprenant ses besoins, pour transmettre l’art de la danse, l’art du mouvement.


Je suis très rigoureuse. J’essaie d’enseigner la danse dans toute sa justesse, de donner les outils nécessaires pour que l’élève puisse évoluer. J’ai d'ailleurs des élèves très différents : certains sont dans un parcours professionnel, d’autres viennent à la danse simplement par plaisir. Mais pour moi, il n’y a pas vraiment de différence. La danse, il faut l’apprendre dans son entièreté.


Quel lien fais-tu entre musique et mouvement ?

La musique est très présente dans tout mon processus artistique. Et là encore, je suis très éclectique. Je suis ouverte à tous les styles, à tous les univers. Je n’ai pas forcément un style musical préféré.


Ma danse est très liée à l’énergie et à la dynamique de la musique. Cela m’a permis de rencontrer des artistes très différents comme Anabel, Blonde ou Mera Khazan. J’ai notamment rencontré à La Trésorerie beaucoup de musiciens, chanteurs, violonistes, guitaristes, batteurs, avec lesquels j’ai pu échanger et travailler. Mon projet musical le plus récent est avec David Amar.


Pour moi, c’est très intéressant parce que la musique me permet de trouver un autre corps. Chaque univers musical amène des corps différents: un corps fluide ou saccadé, un corps en transformation, avec des énergies qui montent et qui descendent.

Les différents corps dans la danse c'est un peu comme se mettre différents vêtements selon la saison. Car la danse pour moi, c’est une matière. C’est pour ça que je fais le lien avec les vêtements, la sculpture ou même la cuisine. À partir de cette matière qui se diversifie et se démultiplie, on peut faire tellement de choses.


Et surtout, quand on est en lien avec d’autres arts, on trouve une qualité différente, une autre manière d’être. L’expérience avec Anabel au MAMAC était extraordinaire. Nous étions deux artistes autour de l’univers de Niki de Saint Phalle, une femme féministe et tellement inspirante, qui nous emmène très loin.


C’est pour cela que j’aime être dans cette ouverture perpétuelle. Et je remercie la vie pour toutes ces rencontres qui me font évoluer. Elles m’ont aussi permis de prendre des risques et parfois de me mettre en danger. En tant qu’artiste, je trouve ça important de continuer à évoluer.

Prendre des risques, me mettre en danger. En tant qu'artiste c'est important de continuer à évoluer.

En tant que femme artiste, comment as-tu vécu ton rapport à la scène et à la création au fil des années ?

Même si la danse reste un milieu assez féminin, au niveau des institutions et des chorégraphes à la tête des CCN (centres chorégraphiques nationaux) par exemple, les hommes restent majoritaires. Il faudrait que les femmes prennent davantage position et prennent davantage la parole.


J’ai parfois l’impression qu’on ne voit presque jamais les femmes comme chorégraphes. On nous voit d’abord comme danseuses, avec tout ce que cela peut représenter… 


La photographie occupe également une place importante dans ton travail. Comment est née cette autre facette ?

La photographie est une partie importante de mon travail, même si je ne porte pas moi-même l’appareil !


C’est une collaboration avec les photographes Da Focus et MAF, au Studio 402. Ils m’ont ouvert un autre pan de travail autour de la lumière et du mouvement.

Cela m’a permis de performer autour de séries photographiques, notamment au Festival d’Arles.


Comment regardes-tu aujourd’hui la scène artistique de notre région ?

Je dirais que c'est un environnement compliqué, très compliqué. Un peu fermé autour des gens qui se connaissent. J’ai parfois l’impression qu’on a du mal à reconnaître les artistes locaux, et parfois même qu’il y a une forme de dédain pour leur travail. Je n’ai pas l’impression que cela arrive ailleurs.


Et pourtant, nous sommes dans un département tellement riche, avec une multiplicité d’identités. En danse, par exemple, nous sommes plusieurs chorégraphes et nous travaillons dans des espaces très différents, avec des écritures chorégraphiques très différentes. C'est une belle diversité.


J’aimerais qu’il y ait davantage de ponts, qu’on puisse croiser les arts pour amener plus de diversité au public.

Il faudrait aussi travailler sur l’ouverture des lieux qui nous permette de proposer des spectacles. Que les institutions organisent des premières parties, des happenings, ce genre de choses.

Même les théâtres pourraient être plus ouverts à d’autres programmations. Ne serait-ce que deux ou trois fois par an, pour laisser une place aux initiatives locales.

J'aimerais qu'il y ait davantage de ponts, pour croiser les arts et des lieux ouverts qui nous permette de proposer des spectacles

Si tu pouvais imaginer un spectacle où tous les arts se rencontrent, à quoi ressemblerait-il ?

J’aimerais bien créer des capsules avec des danseurs ou des comédiens autour de différents univers musicaux. Par exemple dans un théâtre, avec des immersions musicales, des installations sonores, des univers performatifs…


Une réunion qui relie tous les arts, avec des univers différents, et un parcours qui donne du sens. Une forme d’art total, en mouvement. On pourrait même imaginer qu’il y ait à manger et à boire !

Je n’imagine pas forcément un public assis. Pourquoi pas quelque chose en face-à-face, ou même en 360 degrés, avec une véritable synergie entre tout le monde  On en a tellement besoin actuellement pour contrer les images statiques des réseaux sociaux et le temps que l’on passe à « scroller ».


Il faut remettre les choses à leur place. Proposer au public des spectacles où la curiosité et la recherche personnelle sont au cœur de la démarche.


Pour terminer, quel conseil donnerais-tu à un ou une jeune artiste ?

Surtout, n’aie aucune limite dans l’apprentissage. Va chercher un vrai savoir. Entoure-toi de pédagogues qui t’apportent quelque chose et qui t’aident à comprendre les fondamentaux. Travaille pour avoir des outils entre les mains.


Sois curieux. Cherche encore et encore. Développe ta propre identité tout en restant humble et ouvert aux autres. Aie toujours du respect pour le travail de l’autre.


Sois patient et crois en toi. N’hésite pas à ouvrir des portes différentes.

Il faut savoir que ton chemin sera fait d’étapes et qu’il n’y a pas d’arrivée. Il n’y a pas de réussite au sens où on pourrait l’entendre. La réussite est dans toutes les étapes du parcours que tu effectues. Chaque jour, il y a une petite réussite.


Et puis c’est le chemin qui compte, tout ce que tu retiens, toutes tes expériences.


Curieuse, éclectique et toujours en mouvement, Marie-Pierre Genovese continue de tracer son chemin au gré des rencontres, des corps, des musiques et des émotions. Une démarche ouverte et généreuse, où l’art devient une forme de résistance, un espace de partage, de transmission et d’humanité.


Et pour d’autres portraits d’artistes, d'inspirations et découvertes musicales, rendez-vous sur le blog de La Vida Music.



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